Au coeur des glaciers

Christian Larit serait un « voleur du temps ». Si l’on se fie aux propos de Philippe Labro, qui a préfacé l’ouvrage que le photographe vient de faire paraître aux éditions Ulmer. Pendant deux ans, cet aventurier qui refuse cette étiquette, s’est enfoncé dans les profondeurs des glaciers des Hautes-Alpes, et en particulier dans le Parc National des Ecrins, pour en tirer les clichés de Glaces, éternelles et éphémères. Il en a tiré une leçon : rien n’est fini, tout recommence. Ces formations souterraines sont en effet à la fois destinées à disparaître, à fondre, mais également à se reformer, à l’infini. Elles demandent pour cette raison à être observées avec patience et attention. Après avoir été illusionniste, dessinateur industriel, photographe déco et gastronomie, Christian Larit est finalement, avec simplicité, un homme qui a décidé de prendre son temps. Entretien.

 

EVERMAGAZINE : Pourriez-vous nous raconter la genèse de Glaces ?
CHRISTIAN LARIT : Ce projet est venu grâce, grâce et non pas à cause, de la mort de mon père. J’ai dispersé ses cendres dans un torrent de montagne de cette région des Hautes-Alpes, à laquelle nous avons toujours été attachés. J’y suis retourné un an plus tard, environ, ce n’est pas tellement mon genre les anniversaires et la Toussaint ne fait pas partie des fêtes que j’apprécie le plus. Mais j’y suis allé et j’ai alors été absorbé pas la dynamique de l’eau, de l’élément liquide, qui me laissait à penser que j’allais le retrouver. Je suis reparti en me disant : ça y est, j’ai trouvé une idée, j’ai trouvé quelque chose qui me parle.

 

EVERMAGAZINE : Vous avez immédiatement mis en place votre projet ?
C.L. : C’était en juillet, et en septembre, j’ai organisé ma première descente en crevasse, avec des guides. En septembre pour une question de sécurité : à cette période de l’année, les glaces ont été purgées. C’est également moins dangereux car les ponts de neige ont fondu, ce qui rend les crevasses apparentes. On sait dans quoi on descend, alors qu’en hiver, on ne sait pas sur quoi on marche, on peut passer à travers. Un petit film est visible, de cette première descente.

 

EVERMAGAZINE  : Justement, en dehors des images finales, vous montrez également la « fabrication » de celles-ci, par des vidéos mais aussi des photos de vous et de votre équipe. Pour quelles raisons ?
C.L. : C’est parti d’une envie d’amis, de se filmer pour s’amuser. Je regrette aujourd’hui de ne pas l’avoir plus formalisé, de ne pas l’avoir scénarisé, ce qui bizarrement aurait mieux montré ce qu’on a fait. Si j’avais su, comme dit le P’tit Gibus, j’aurais mieux mis en scène ou dramatisé mon histoire.
Dans le livre, mon éditeur a voulu qu’on me voit en situation, ce que je ne voulais pas au départ. Je ne voulais pas passer pour un aventurier. Je fais de la montagne, voilà.

 

EVERMAGAZINE : Est-ce par modestie ou état de fait que vous dîtes cela ?
C.L. : Non, c’est par état de fait. Mais aussi sans doute par modestie, du même coup. Je fais de la montagne, mais j’ai toujours fait ça pour moi. Je n’avais, par exemple, jamais fait de photos de ces endroits auparavant. J’ai 55 ans et je ne me suis jamais montré en train de faire la traversée de la Meije, des Ecrins, du Pelvoux ou du Cervin. Jamais. Parce que quand je monte là-haut c’est pour me retrouver moi, ou pour échanger avec un ami. C’est intime. Certains photographes s’exhibent. Moi je ne mets pas de webcam. Il y a des choses qu’on ne raconte pas, sauf peut-être à des amis proches.

 

EVERMAGAZINE : Que racontez-vous, dans ce cas ?
C.L. : Le message derrière ce projet, Glaces, est multiple : il s’agit de vie et de mort, de l’optimisme qu’il y a derrière cette image de glace qui chaque année vient à fondre mais se reforme l’hiver d’après. Voilà l’articulation du livre, assez légère finalement.

 

EVERMAGAZINE : Les photos que vous avez présentées en juillet 2011 à l’Orangerie du Sénat sont divisées, fractionnées. Pour quelle raison ?
C.L. : Elles sont fragmentées pour obliger les gens à « rezoomer ». Comme on pourrait le faire dans Google, en se rapprochant d’une ville. Dans la vie, les gens regardent tout dans la globalité : on voit un paysage et on reste sur cette vue d’ensemble. Ce que je trouve dommage. Parfois, les vues de détails sont plus intéressantes, le puzzle est plus intéressant. Avec ces carrés, j’oblige les gens à regarder de plus près, à ne regarder qu’une  partie, ce qu’on ne prend que rarement le temps de faire.
J’ai effectué ces gros plans également parce que même une personne qui se rendrait dans ces crevasses aurait beaucoup de mal à voir la même chose. Parce que la technique, puis la trouille, l’empêchera de le faire.

 

EVERMAGAZINE : Faudrait-il donc cette expérience de la montagne pour pouvoir photographier la glace de cette façon ?
C.L. : Il faut avoir une distance par rapport à l’endroit. Ce que j’ai vu, je l’ai vu parce que j’étais bien dans mes pompes. Le stress, le matériel, les baudriers, le casque, les broches à glaces, le piolet, les crampons : à tout cela s’ajoute le matériel photo. Mais là était le challenge : je suis capable de faire de la photo, je suis capable de faire de la montagne, est-ce que je suis capable de tout gérer en même temps ? La grande satisfaction que j’ai eue en sortant de cette expédition, c’est de me rendre compte que j’avais été bien, que je n’avais anormalement pas eu l’ombre d’une angoisse, l’ombre d’une trouille. Alors que je ne suis pas plus courageux que ça. J’y restais assez longtemps, pour m’habituer à la pénombre. Je fermais les yeux, je me couchais au fond des crevasses, pour voir cette lumière feutrée. C’est tellement subtil. J’ai eu des moments de bonheur absolu.

Alors qu’il faut quand même être très clair, c’est un endroit hostile, au moins aussi hostile qu’un sommet de montagne. Parce qu’à tout moment, la glace bouge, elle travaille, elle vit : c’est un élément vivant, non inerte. Entre le moment où vous descendez et où vous remontez, le glacier a avancé de parfois 10 centimètres. À certains endroits, il bouge de 40 mètres par an, dans d’autres, comme en Antarctique, c’est d’un kilomètre ou deux.
La glace peut encore exploser. Deux ou trois fois, cela s’est écroulé autour de nous. Mais si on a ça en mémoire et que c’est plus fort que le reste, on a la trouille, la boule là, et on remonte. Et il m’est arrivé d’avoir peur, malgré tout. J’étais glissé dessous et j’entendais des craquements, comme de vieux bateaux. Chaque fois, je suis remonté et reparti.

 

EVERMAGAZINE : Il y a donc tout de même un risque. Celui-ci ajoute-t-il au plaisir ?
C.L. : Non, ce n’est pas le risque. S’il faut avouer quelque chose, c’est que le plaisir vient de cette pensée : je suis le seul à pouvoir le faire. Avec le numérique et l’informatique, tout le monde copie tout le monde. Moi, personne ne pourra le faire, et pour une raison simple : ils feront peut-être quelque chose de similaire, mais tout ce que vous voyez en photo, cela n’existe déjà plus. Plus rien n’existe une heure après ou une demi-heure après. On a voulu retourner dans certaines crevasses, mais on a jamais pu retrouver cette vague bleue, par exemple, découverte la première fois que l’on est descendus. Ce mur a disparu. Il a été absorbé dans cette espèce d’océan
Le plaisir vient enfin du fait que je l’ai fait avec des amis. Parce que je ne pouvais pas faire ce projet avec de simples techniciens de la montagne. Mon équipier était une sorte de prolongation de moi. C’est-à-dire que, me connaissant bien, il savait jusqu’où je pouvais aller et jusqu’où il pouvait m’assurer. C’est une expérience humaine extraordinaire, une expérience dont on ressort différent. Et si cela permet à des gens de s’évader et de voir autre chose …

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