Le Caire Entre La Peste Et Le Cholera Danse

« 1,2,3,4. Et 1,2,3,4 ! »

Le parquet craque, la musique retentit. Il est 20h, l’automne est là et la nuit est tombée, Marwa écoute Ali battre le tempo. Elle aime entendre sa voix énergique et chantante accompagner les pas hésitants, les déhanchés troublés et troublants, les timidités savoureuses et les grandes audaces.

Une brise légère souffle sur le balcon, elle plane sur des nuages oranges, tapis volants de fleurs de bougainvillées qui éloignent le sol abrupt de la place, de la vue des chanceux habitants de cet immeuble d’El Behous. Elle ne sait plus bien qui, de cette image féerique et rarissime ou de l’amour de la danse, l’a attachée à cet endroit quelques mois plus tôt. Etait-ce même l’un des deux? C’est négliger bien vite la générosité d’Ali, qui l’emmena découvrir un autre Caire que celui qu’elle connaissait.

Voisins sans le savoir, originaires du même quartier populaire, il venait la chercher et l’attendait dans sa voiture, plus loin, à l’abri des regards indiscrets, des convenances et des commérages. Il lui montrait Wast al Balad et les petites adresses planquées, où résonne parfois une vieille radio des années 50, où claironnent encore les Beatles. Il lui montrait Zamalek et ses terrasses chics sur la Corniche, ses grands cafés italiens d’où ils pouvaient regarder les filles. Marwa dévorait du regard leurs cheveux découverts, leurs sacs à main griffés, leurs chevilles et leurs bras nus, leurs lunettes de soleil exubérantes.

Elle retrouvait ensuite sa chambre désuète, hantée par le souvenir des lèvres pulpeuses et éclatantes de couleurs, du doré uniforme et velouté de leurs peaux, qu’aucun vêtement ne dissimule, ni n’entrave tout à fait. Elle était stupéfaite de constater combien, non pas une, ni deux, mais une multitude de réalités pouvaient cohabiter en s’ignorant, sans jamais se frotter les unes aux autres. Ali et elle, caméléons d’un univers socialement éclaté, passaient aisément d’une rive à l’autre, conscients des jeux de dupe, des vitrines illusoires et des cassures entre lesquelles ils se frayaient un chemin. Ils n’étaient ni issus de la “bourgwaziyya“, ni issus du prolétariat, ils étaient un savant mélange entre classe moyenne laborieuse et jeune énergie dangereuse.

Lorsqu’il lui avait proposé pour la première fois de venir dans le studio de danse qu’il avait créé, elle s’était d’abord montrée sceptique, imaginant une école pour les filles de Zamalek et les expatriés en mal de loisirs. Elle l’avait interrogé sur ses origines, son histoire, ses parents, ses études. Au peigne fin, elle lui avait cherché des poux. Ali avait travaillé pour des grandes multinationales localisées en Egypte, puis avait ouvert grâce à ses économies une petite école de danse, dans un appartement revisité à cet effet. Dans une Egypte en crise*1, il sortait du lot.

Arrivée au studio, c’est une toute autre chose qu’elle découvrit. Les élèves étaient de jeunes Cairotes, ni forcément plus riches, ni forcément plus pauvres qu’elle, des filles voilées qui se dévoilaient pour la leçon, d’autres qui conservaient leur voile et se lançaient dans la danse avec engouement et sérénité, des garçons tantôt gênés, tantôt maladroits, ni très dragueurs, ni particulièrement efféminés. Aucune caricature au rendez-vous, aucun préjugé à alimenter. Ils avaient simplement choisi de s’accorder un espace de détente et de liberté non-conventionnelle, où chacun laissait à la porte ce qu’il pouvait, devait, être ailleurs.

En dehors de ces séances, elle travaillait son duo avec Ali. Ils s’étaient alliés pour concourir à des prix aussi prestigieux qu’insolites et insoupçonnables. Ils rêvaient de promouvoir les danses afro-latines qu’ils adoraient. Le pari était aussi risqué que loufoque tant ces danses imposaient chaleur, sensualité et contact physique. Mais c’est ce qu’ils voulaient défendre, être non pas dans un camp ou un autre de cette société disloquée, mais quelque part entre le conservatisme dont ils venaient et la modernité qu’ils incarnaient.

Nous étions alors en mai 2012 et entre deux chansons, la politique s’invitait. Les élections présidentielles approchaient à grands pas, la tension montait. Le studio de salsa se transformait en véritable battle des partis, chacun prenait sa place au centre de l’assemblée pour exprimer son point de vue, chahuter celui de l’autre. Cinq favoris se partageaient la vedette dans les débats. Amr Moussa, ancien président de la Ligue Arabe, présenté comme une figure diplomatique et réfléchie, et Ahmed Chafiq, dernier Premier Ministre d’Hosni Moubarak, réputé pour sa proximité avec l’armée, incarnaient l’ancien régime.

À l’opposé, Abul Fotouh, dissident des Frères Musulmans se revendiquant islamiste modéré, et son rival Mohamed Morsi, le candidat officiel des Frères, portaient les couleurs de l’Islam politique. Enfin, une grande partie de la jeunesse révolutionnaire soutenait l’outsider, Hamdeen Sabahi, nassérien et opposant de longue date au régime de Moubarak, acteur important et dynamique de la Révolution.

Si personne n’était d’accord, un constat faisait néanmoins l’unanimité : le duel final opposerait un candidat issu des rangs de l’ancien régime à un candidat de la mouvance islamisteEt un espoir l’accompagnait, pour sûr, il n’opposerait pas les deux pires : Ahmed Chafiq et Mohamed Morsi. Ils étaient saufs.

C’était évident, les Egyptiens préfèreraient Amr Moussa, au profil moins militaire et donc par association moins réactionnaire, à Ahmed Chafiq. Et ils opteraient aussi volontiers pour Abul Fotouh, le gentil et brillant docteur, plutôt que pour la tête de liste des Frères Musulmans, Mohamed Morsi.

Ces derniers avaient créé la polémique et suscité le doute en annonçant la candidature de l’un des leurs. Ils  s’étaient en effet engagés, suite à leur succès aux législatives, à ne présenter aucun candidat aux élections présidentielles, dans un souci, finalement relégué, de préserver une alternance politique entre les différents organes du pouvoir. Entre ces présidents potentiels, le moins pire, le plus mieux, il y avait certes du choix par défaut dans l’air, mais il y avait le choix.

Marwa se souvient, sur ce même balcon, de la nuit du 24 au 25 mai 2012, l’appel tard dans la soirée de sa mère. Elle s’attendait au petit interrogatoire habituel, mais en réalité, c’est une voix angoissée par autre chose qu’elle accueillit. « Qui choisir ? Qu’est ce que cela signifie même de choisir ? Comment faire ? Faut-il vraiment le faire ? » Hanane, sa maman, était bouleversée à l’idée d’aller voter. Elles se rendirent ensemble le lendemain à l’école du quartier transformée en bureau de vote. La file d’attente était longue sous le soleil de plomb, deux files d’attente, une pour les femmes, une pour les hommes. Elles osaient rabrouer les militaires, censés assurer le bon déroulé de l’opération, lorsqu’elles jugeaient que la file masculine avançait trop vite.

Elles échangeaient, questionnaient, argumentaient, faisaient de la cohue une fête. Minuscule dans la foule, toute de rose vêtue, Hanane avait retrouvé sa gouaille et son dynamisme : sa fille l’avait convaincue, à son tour elle voulait persuader ses camarades de faire le bon choix : « Le mieux, c’est Sabbahi, mais si tu veux un frère, au moins choisis Fotouh ! On sait pas où on va sinon, c’est ma fille qui me l’a dit ! Tu sais, les jeunes, ils savent eux ! ». Réapprendre l’engagement politique, la voix, la liberté d’expression, le choix : tout un art et un vaste programme. À ceux qui l’interrogeaient, elle expliquait «  ça compte un peu pour du beurre, on sait pas faire. C’est comme un jeu, quand tu connais pas les règles, le premier coup, c’est pour voir. On essaie et le prochain, c’est sûr, ce sera le bon ! ».  Pour la fille, le spectacle de cette mère-citoyenne qui renaissait, enthousiaste et consciencieuse, valait bien le plus gracieux des ballets, la plus endiablée des bachatas.

Mais la fête fut de courte durée, Marwa se perd plus loin dans ses souvenirs, parvient au 26 mai 2012. Soirée un peu comme les autres et à mille lieux à la fois. Les premiers résultats tombaient, ce serait Ahmed Chafiq, le candidat de l’armée tant redouté, contre Mohamed Morsi, le candidat des Frères Musulmans.

Ils s’étaient trompés, le coup de massue retentissait, assommait. La peste ou le choléra, à leurs yeux, le choix se posait en ces termes. Les cœurs se serrèrent, comme si quelque chose les broyait de l’intérieur, leur bouchait l’horizon à peine retrouvé. Avec Ali, ils étaient sortis boire des thés en terrasse pour ne pas se laisser abattre, faire comme s’ils étaient inébranlables et confiants.

Mais sur leurs visages, à eux, la petite équipée-échantillon de la jeunesse cairote, un regard avisé pouvait déceler et comprendre le désenchantement, le nœud au ventre et la tristesse.

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