Renaissance

C’est un soir comme les autres quand les souvenirs commencent à revenir. Sa peau chahute, sa peau s’active.

Il y a ce grand gouffre d’obscurité, la vague sensation que les heures passent et le barrage opaque de sa mémoire. Elle n’a plus grand chose à voir avec le monde extérieur depuis que. Mais ce serait l’histoire d’autres images. Aujourd’hui, juste ce sentiment de s’être oubliée quelque part dans le  rêve de quelqu’un d’autre. Et sa peau qui frémit, sa peau qui palpite.

Dans les miroirs où elle se traque, elle s’attend bien à ce qu’un jour ça revienne. Une évidence qu’elle ne peut pas rester ce petit personnage aux chapitres en ellipse. Une évidence, une nécessité, elle ne sait pas bien. Mais ça reviendra.

Et ça revient vraiment, ce soir-là, alors que la nuit tombe comme un vêtement sur les chimères des gens. Seulement, elle s’attendait à des flash-back, à des projections de couleurs et d’images, à des explosions de sens, soudain, comme un album photo en coup de massue. Mais non. Pas du tout. Juste sa peau en invite, sa peau en transit. D’ailleurs à peine si elle s’en rend compte, au début. C’est plus une démangeaison ordinaire, une piqûre d’insecte ou le frottement du tissu sur les cuisses, derrière le genou, sur l’arrondi des fesses. Oui, ça pourrait être ça. C’est un soir comme les autres, il y a la pénombre de l’appartement et le contraste étrange de la lampe ; il y a l’amertume douce d’une journée de plus passée dans l’oubli.

Puis les fourmis à la surface de son corps caressent plus vite, presque une petite douleur de rien du tout. Dans la glace, elle voit que sur son épaule quelque chose vient se brocarder en rappel du grand noir de ses yeux.

Ça prend l’épaule, puis le bras, puis l’épaule se précise, puis un jet en relief serpente jusqu’à la jointure fragile du poignet. Elle observe en retrait ce qui crépite ainsi, là où elle ne l’attendait pas. Elle s’était dit : quand ça reviendra, ce sera un livre qu’on ouvre d’un coup sec, un livre d’enfance et de comptines, comme une horloge qui remonterait à la toute première heure.

Mais là, c’est doux, c’est lent, c’est un léger baiser qui s’affole partout à la surface, la maquillant du sablier qui souffle sur le monde. Ça revient et ça laisse une trace d’encre sur sa chair. Buvard des cuisses, décalque des reins, large fresque étendue des omoplates. Son corps raconte l’histoire que sa tête a si bien oubliée.

Alors avec cet habit de vie, tout lui est soudain rendu. La plaisir et la peur, la douceur des mains et les regards orageux des départs imminents, la course folle à travers des histoires qu’elle n’a vécu qu’à moitié, et toutes les sensations vraies de celles qu’elle a ressenties jusqu’au plus profond d’elle-même. Tous ces souvenirs prennent possession de son épiderme, courent sur le galbe de ses membres. Petits points noirs d’images rêvées revues, par endroits dessin flou et par d’autres netteté du verre. La cheville porte les arabesques du voyage en Espagne, le grand blanc du dos les courbes souples de ses amitiés transatlantiques, le satiné des seins s’orne de mille baisers donnés et reçus, ratés, mangés, engloutis goulûment par des dizaines de lèvres. Et se tordant face au miroir, elle aperçoit le tracé violemment noir de ses corps-à-corps inavouables, là, presque à l’intérieur d’elle, couvrant de mémoire velours l’orée de ses cuisses.

Devant la précision toujours plus évidente des esquisses, elle frétille un peu, impatiente et avide de ce mouvement qu’elle devine en elle. Si longtemps qu’elle était immobile et contenue et recroquevillée sur les contours exigus d’un présent sans histoire… Si longtemps qu’elle attend ça.

Puis, enfin, les images appellent la sensation. Elle se rappelle l’eau, la lumière étourdie du soleil ; elle se rappelle le sel qui grince, crisse, patine peaux et galets. Elle se souvient de ces journées folles passées à grandir et à tester chaque jour un nouveau moi comme des parfums de crème glacée, rassasiée enfin lorsque toutes les couleurs et tous les goûts y sont passés.

Et elle revient à cette eau turquoise qui porte son corps. Allongée dans ce trouble taffetas aquatique, son corps ciselé de pensées d’enfant, elle chasse une à une les dures images des instants adultes. Place nette pour l’éclatante cabriole d’une sensualité première, joueuse mais timide, qui s’offre comme un cache-à-cache à découvert. Sa peau ne pique plus, elle rayonne, le tissu blanc du souvenir lui fait un cadre et un voile. Elle n’a plus peur de cette palette de couleurs qui s’affirme, elle n’a plus peur de la mémoire qui revient.

Les bras étendus et l’arc du corps tendu vers l’avenir, le temps a passé d’un coup sur la silhouette de la jeune fille, n’y laissant pourtant d’autre trace que celle d’un joli rêve éveillé. Et les plantes délicates qui resteront sur sa chair ne seront à l’oeil indiscret que le secret qu’il voudra bien y lire.

 

Un secret d’alcôve, comme tous les vrais souvenirs.

Texte : Pauline Valmage
Photos : Pino Leone
Model : Ilaria Pozzi
Make-Up : Daniela Paolucci
Hair : Claudio Furini
Illustration : Roc Chaliand

 

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